Harro sur les mutuelles ! « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose »

Georges-Louis Bouchez, s’en est prit aux mutuelles, à plusieurs reprises. Elles accumuleraient un «pactole de 6 milliards d’euros» sur le quel elles ne paient aucun impôt et il remet en cause leurs rôles dans la gestion de nos soins de santé.

Réagissant à ces propos Jean-Pascal Labille, secrétaire général de Solidaris, a répondu aux attaques du président du MR. Il a tenu à mettre les choses au point sur les aspects légaux, techniques. Et de rappeler leur rôle au cœur de nos système de santé. (Voir ci-dessous)

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Mais il a tenu également à préciser que « Quand on est en mauvaise passe politique, on invente des fables mensongères ». 1 Car, les propose de GLB doivent aussi être perçus comme une offensive «idéologique».

Haro sur les mutuelles ! Un mantra d’un néolibéralisme de plus en plus autoritaire. Qui accompagne ce projet « d’une société réduite au marché », c’est aussi une rhétorique néolibérale et s’étend aux chômeurs, aux allocataires sociaux, aux familles défavorisées … Mais déborde aussi, sous des formes plus sophistiquées, pour stigmatiser d’autres catégories de la population laborieuse. Ou d’autres organismes : syndicats, organisations culturelles éducatives …

Pour réagir ? Un front commun DES mutuelles, DES syndicats et DES partis de gauche bien sûr. Mais n’oublions pas de téléphoner aux Engagés, pour voir s’il sont encore au poste. Si je ne m’abuse, il y a une Ministre-présidente qui fut une responsable mutuelliste !

Car, dérrière ce discours musclé, se déploie une attaque de plus grande envergure : s’en prendre à une conquête majeures de nos luttes sociales.

N’oublions pas que les mutualités sont nées des caisses de secours mutuel du mouvement ouvrier à une époque où les libéraux se souciaient fort peu de la santé du «petit peuple». Aujourd’hui intégrées à notre système de sécurité sociale, elles restent un système de prévoyance et de secours qui échappe aux règles aveugles du marché.

« On n’attaque pas les mutualités par hasard. » (Jean-Pascale LabillE)

On les attaque parce qu’elles sont un obstacle à un projet : transformer la santé en marché. Faire disparaître un modèle non marchand, de proximité, solidaire, pour le remplacer par une machine froide d’un côté, et un business juteux de l’autre.

Une mutualité, c’est un bouclier. L’argent des soins de santé, c’est un coffre communautaire rempli par chacun·e, année après année, pour que chacun·e soit protégé face aux risques. Les mutualités en sont les gardiennes. Et autour, certains actionnaires tournent comme des vautours, prêts à forcer le cadenas pour se servir en premier.

Alors oui : tous les moyens sont bons pour discréditer les gardiens du trésor. Une polémique sur les “bénéfices”, une attaque médiatique, une réforme présentée comme du “bon sens”… Mais ces attaques cachent un choix de société.

Leur projet pour demain est connu : on retire aux mutualités la gestion de l’assurance obligatoire, on la confie à une administration d’État sous-financée, gérée à distance. Moins de proximité, moins d’accompagnement, moins d’humain. Puis on laisse la protection s’éroder : remboursements qui baissent, suppléments qui explosent, hôpitaux publics saturés. On crée l’angoisse. Et quand les gens doutent d’être couverts demain, on leur vend “la solution” : le marché. Les assurances privées arrivent comme des sauveurs… mais seulement pour ceux qui peuvent payer, en écartant les profils jugés trop risqués.

C’est une transition vers une santé à l’américaine : un socle minimal pour tous, et un marché de la peur pour le reste. Et derrière, des acteurs privés qui ouvrent des services “rentables” comme on ouvre des franchises : soins à domicile, maisons de repos, centres médicaux…

Aujourd’hui, en Belgique, nous avons un modèle où l’assurance obligatoire est gérée par des organismes non lucratifs, sans actionnaires : mêmes droits, mêmes protections, pour tous. Un service global et de proximité : remboursements, indemnités, accompagnement, prévention, réseau socio-sanitaire. Un contre-pouvoir qui empêche la santé de devenir un marché.

Ce modèle doit être amélioré, pas démantelé. Car pendant qu’on détourne le débat, le vrai danger avance : une austérité dans les soins de santé qui fait peser un risque sur toute la population. Source : LinkedIN 6/12/2026

  1. Le SOIR, 12/1/2026 ↩︎

Salauds de pauvres !!!

Bon s’est entendu, il faut mettre fin au profitariat. Celui d’en -bas bien sûr. Celui d’en-haut est hors de notre portée. En cause : le paradis. Pardon, les paradis ! Fiscaux, les grandes fortunes, … Je vous passe les chiffres. 1

Tout de même, le FMI nous assure que pour redresser nos finances publiques, il existe « un boulevard de solutions, notamment du côté des niches fiscales». Il paraît que cela représenterait autour des 38 milliards. 2 Ensuite, il y a la Banque nationale qui s’interroge sur les retombées en terme d’emplois ou d’investissements productifs des 25 milliards d’aides et subventions accordées aux entreprises en 2024. Peu probable que le Gouvernement De Wever – Vandenbroucke – Prévot – Jambon donne suite à ces considérations gauchisantes !

Mais revenons à nos moutons. Il faut reconnaître que nous vivons au-dessus de nos moyens et qu’il nous faut sauver notre système social. Pour cela il convient de réduire les allocations de chômage dans le temps, de traficoter l’index, de faire travailler les gens plus longtemps, de récupérer ces sommes faramineuses que l’on déverse dans la culture, l’éducation permanente. Faire travailler les enseignants deux heures de plus ; deux heures c’est pas trop demander !
Et puis pourquoi s’arrêter en si bon chemin : vous savez les syndicats profitent de la misère en accumulant des revenus dans leurs caisses de grèves. N’oublions pas les mutuelles qui gèrent quand même beaucoup de pognon.
Et puis c’est quand même normal que l’on traque les abus, les gaspillages et qui comme l’on sait encourage le farniente. Merci Mr Christophe Deborsu qui dans une prestation journalistique remarquable, nous a ouvert les yeux. Il y a de quoi être fier : Verviers capitale européenne de la débrouille.

Nous devons tous faire des efforts et dans dix ans cela ira mieux. Nous serons sauvés. Comme on dit en flamand «streng maar rechtvaardige», traduction pour Mr Bouchez : «strict mais juste» !

Vous aurez compris, j’espère, j’en passe et des pas mûres!

Evidemment, tout cela ne doit pas nous empêcher d’avoir du cœur. On peut être libéral et s’indigner du fait qu’au Samu social de Bruxelles,« certaines chambres font penser à l’Europe de l’Est des années 80 » suivant les dires de Mme Delwart (MR) et Mr. De Gucht (Open VLD). 3 Ou nous rassurer avec Mr Vandenbroucke (Vooruit) qui nous certifie « ce sont les épaules les plus larges qui doivent supporter les fardeaux les plus lourds.» 4

Et oui ! Chez nous, au même moment, les Restos du Cœur, suite à une décision du gouvernement Arizona perdront 44 % du financement venant du Fonds social européen et sont face à un «blak-out social». Au moment où la demande d’aide explose : 1.631.189 repas en 2024, 600.000 personnes ont recours à l’aide alimentaire. (Tout cela grâce à 100 emplois et 600 bénévoles !). C’est ainsi que la rédactrice en chef du très sérieux De Standaard nous rappelle que : «les petites économies que les pouvoirs publics réalisent ici et là aux dépens des plus vulnérables les frappent de manière disproportionnée.» 5 J’y avait pas pensé !

Cela nous ramène au regretté Coluche qui au moment du lancement des Restos du Cœur (1985), joue dans un sketch le rôle d’un nantis et s’écrie: « les pauvres sont en faites des paresseux, c’est pour ça qu’ils sont pauvres … et le pire est qu’ils voudraient en plus qu’on les prenne en pitié, … salauds de pauvres ! ».

Mais cette expression se transforme dans la rhétorique néolibérale et s’étend aux chômeurs, aux allocataires sociaux, aux familles défavorisées, … Mais déborde aussi, sous des formes plus policées, pour stigmatiser d’autres catégories de la population laborieuse.

Ne sous-estimons pas la force de ces discours, aux accents de plus en plus autoritaires, qui deviennent des lieux-communs, s’imposent à l’opinion publique. En 1936, un grand économiste, nous a pourtant prévenu : «tôt ou tard, ce sont les idées, pas seulement les intérêts matériels qui sont dangereuses pour le bien ou le mal.» 6 Nous voilà prévenus !

  1. Quand même ! Le salaire annuel moyen des patrons des 20 plus grande entreprises est de 3 092 587 €. Pour ceux de Colruyt, Bekaert, Barco, Orange Belgium ou encore Agfa-Gevaert, etc. la moyenne est de 1 293 480 €.
    Source : Xavier Baeten et Marthe Van Hove, Vlerick Business School. ↩︎
  2. Le Soir, 16/12/2005. Le FMI recommande de faire le tri dans les niches fiscales belges ↩︎
  3. Le Soir 21/12/2025 ↩︎
  4. «De sterkste schouders moeten de zwaarste lasten dragen» est une expression d’un banquier libéral Nicolaas Pierson, Premier ministre néerlandais entre 1897 et 1901. Depuis lors elle a fait flores à gauche. ↩︎
  5. Inge Ghijs, De Standaard, 22/12/2025 ↩︎
  6. John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, p. 376, Payot, 1969 ↩︎

Un Donald ça trump, ça trump énormément …

Le congrès des Etats-Unis adopte le National Defense Authorization Act. Les européens sont toujours sous le choc du «National Security Strategy» édicté par Donald Trump. Certains comme notre Ministre de la défense ou comme le Président du MR n’y trouvent rien à redire. D’autres s’inquiètent à juste titre cette vision de l’Europe vouée «à un risque d’effacement civilisationnel» ou à cette ingérence en faveur des forces de la droite-extrême. Sans compter le véritable abandon de l’Ukraine et le coup de canif dans l’alliance transatlantique. VoirLa stratégie de sécurité américaine

Mais voilà que John Thune, le chef de la majorité républicaine au Sénat, salue l’adoption par le Congrès du National Defense Authorization Act (NDAA). Rien de bien normal ! Mais en ce qui concerne l’Europe certains points de cette loi de programmation militaire sont en complète opposition au document trumpien.

Ainsi, le document
• anticipe pour 2026 quelque 400 millions de dollars d’achats par Washington d’équipements militaires américains à destination de Kiev, «afin de continuer à lutter contre l’invasion russe».
• autorise également l’Initiative de sécurité balte et prévoit 175 millions de dollars pour soutenir la défense de la Lettonie, de la Lituanie et de l’Estonie.
• maintient la présence des États-Unis sur le sol européen. Et empêche le Pentagone de réduire le nombre de soldats américains déployés en Europe sous la barre des 76.000 sans justification auprès du Congrès.


Evidemment, il ne faut pas s’y tromper : cette loi s’inscrit dans la vision trumpienne de «la paix par la force». Elle préconise un budget annuel global de plus de 900 milliards de dollars, en augmentation de cinq milliards.

Diverses priorités y figurent, comme entre autres :
• la construction de davantage de navires militaires « pour aider à réduire l’écart » avec les capacités de construction navale de la Chine
• également l’établissement du « dôme d’or » antimissile cher à Donald Trump
• faciliter les processus d’achats du Pentagone par l’élimination de dizaines de règles et lois pesantes
• moderniser la flotte d’hélicoptères de combats, etc.

Last but not least. Le NDAA ne prévoit pas non plus de financement pour changer le nom du ministère de la Défense en ministère de la Guerre, ce que Donald Trump souhaite, mais ne peut faire sans l’accord du Congrès. Comme quoi, il ne suffit pas de signer théâtralement un décret dans le bureau oval, pour qu’il soit automatiquement mis en œuvre !

Ces vicissitudes de la démocratie américaine, avec ses penchants autoritaires, ses contradictions internes, ne doivent pas nous faire perdre de vue que les Etats-Unis restent la puissance impérialiste dominante et ne renonceront ni à leur volonté de puissance, ni à leurs investissements militaro-industriels. Et ils continuerons à peser sur le destin d’une Europe à la croisée des chemins.

Source : L’ECHO 18/12/2025

Hannah Arendt ou l’art de l’alarme. Les origines du totalitarisme

Face aux tournants autoritaires aux quatre coins de la planète, il faut comprendre pourquoi les failles et les renoncements de nos démocraties, le déni de justice sociale à grande échelle, l’oppression brutale de populations entières, les entorses à la plus élémentaire légalité internationale peuvent réactiver ces « tentations fortes ». Essayons de ne pas être surpris, cette fois-ci. !

Il y a cinquante ans, le 4 décembre 1975, disparaissait Hannah Arendt. Pour lui rendre hommage, nous republions un article paru dans la revue POLITIQUE (n°46 – 2006)

«… dans la mesure où les mouvements totalitaires ont germé dans un monde non totalitaire (en cristallisant des éléments qui s’y trouvaient, car les gouvernements totalitaires ne sont pas tombés de la lune) [•••]  les solutions totalitaires peuvent bien survivre à la chute des régimes totalitaires et réapparaître de façon inédite. ( Les Origines du totalitarisme. Préface à l’édition de 1968)

L’art de l’alarme. Les origines du totalitarisme

Au milieu des années nonante, il n’était pas rare d’entendre de jeunes universitaires se référer aux ouvrages d’Hannah Arendt pour donner un soubassement à leur engagement politique. Rien de comparable à la marxolatrie des années septante mais une partie de la génération qui est entrée en politique après la chute du mur de Berlin a voulu y trouver ses repères.

Le choix n’était pas si mauvais. Après tout, voilà une auteure dont la production a su affronter les temps sombres du siècle passé. Son analyse du totalitarisme comme expérience de l’anéantissement du politique, pouvait très bien apparaître comme une leçon clef du XX° siècle pour ceux qui voulaient faire de la politique autrement. La fin des idéologies ouvrait enfin la voie à une politique désenchantée. Ses nouvelles formes, qualifiées pour les besoins de la cause de citoyennes, d’ éloge de la contagion culturelle et de l’ingérence humanitaire pouvaient très bien se déployer dans cet espace enfin débarrassé de toutes les scories et pièges tendus par une politique assimilée jusque-là à la prise du pouvoir ou à son exercice.

Cette interprétation et cette redécouverte conjoncturelles de l’œuvre d’Hannah Arendt est pourtant bien loin, pour ne pas dire à l’opposé, de ce que fut son apport à la compréhension de la politique.

Disons d’emblée qu’il n’est pas facile de s’engager dans le labyrinthe de la pensée arendtienne.(1) Car en philosophe formée à l’école allemande, elle prétend, en 1964 : « je n’appartiens pas au cercle des philosophes. Mon métier c’est la théorie politique. Il y a déjà longtemps que j’ai définitivement pris congé de la philosophie. » Pourtant l’écriture de ses ouvrages est aux antipodes de ceux de ces collègues politologues ou historiens. Sa méthode apparaît bien au profane comme philosophique : traquer au-delà de l’examen méticuleux des événements et des faits empiriques, les significations idéales, l’essence des phénomènes. Son point de départ n’est pas l’explication du totalitarisme, mais la compréhension de son apparition brusque est imprévisible : « l’événement illumine son propre passé, mais il ne« saurait en être déduit. »

Son ouvrage majeur, Les origines du totalitarisme, paraît en 1951 aux États-Unis et sera remanié lors des éditions successives jusqu’en 1971. La caractéristique de l’ouvrage est de se composer de trois volumes (2) dont les titres – Sur l’antisémitisme, L’impérialisme et Le Système totalitaire, ne donnent pas de prime abord une image très précise de l’ensemble. Édité dans le contexte bien particulier de la guerre froide, alors que la question du totalitarisme était au centre d’une série impressionnante d’ouvrages (3) et de polémiques visant à opposer diamétralement et irrévocablement la tradition politique libérale parée de toutes les vertus et le régime soviétique, l’ouvrage avait une autre ambition.

Son point de départ n’est pas la comparaison des régimes politiques, mais comme l’indique le titre définitif de l’ouvrage, la recherche des origines de cette singularité radicale qu’a constituée l’avènement du nazisme. Pour Arendt, le totalitarisme n’est pas une déviation, une radicalisation de l’autoritarisme, du despotisme ou une explosion irrationnelle de racisme. Il s’agit plutôt d’une « mise en pratique extrême et constante au cœur de l’Europe d’une série d’éléments déjà existants que sont les préjugés politiques modernes profondément enracinés et largement répandus. »

De l’antisémitisme à la barbarie impériale

Dans ce sens, le premier tome aborde l’antisémitisme, au travers des formes qu’il a pu prendre jusqu’à l’affaire Dreyfus. L’analyse de la condition juive moderne, marquée par le double mouvement de l’émancipation initiée au siècle des Lumières et de la résurgence d’un antisémitisme social et politique au XIX°, est ainsi l’occasion de mettre à jour le problème plus général de l’accès au politique d’un peuple opprimé. À travers les figures du paria et du parvenu, cette dialectique de l’exclusion et de l’émancipation n’aboutira pas à résorber pour les juifs les fondements de l’antisémitisme moderne, qui est le refus de leur assimilation comme citoyens de l’état-nation.

Le second volume, L’impérialisme, le moins connu des trois, est pourtant une pièce maîtresse de l’édifice. Il ne s’agit pas de démonter les mécanismes de cette expansion inouïe du capitalisme et de la rivalité qui va précipiter les puissances impériales dans la première guerre mondiale, mais plutôt de montrer en quoi l’impérialisme européen va accumuler au-delà des mers les ingrédients nécessaires à la « production massive de cadavres » qui sera pratiquée au vingtième siècle au cœur même de l’Europe. L’impérialisme colonial a deux versants. D’une part, il justifie la conquête et le partage colonial du monde non européen par les théorisations de l’espace vital . Ce partage du monde consolide à son tour durant tout le XIX° siècle les théories racistes permettant une hiérarchisation de l’espèce humaine en catégories inférieures et supérieures. Ce sont ces théories raciales, acclimatées à la métropole, qui ouvriront la voie à l’extermination par le nazisme de certains groupes humains.

Cette intériorisation de la conquête d’un espace vital comme loi naturelle de l’histoire n’est pas suffisante. Il faut encore que les armées et les administrations coloniales produisent hors de l’Europe les modèles d’organisations et les agents de la mise en œuvre. Pour Arendt, le fonctionnaire colonial est le précurseur du bureaucrate de l’extermination. Détaché et inaccessible, il est capable de nier l’humanité de ses administrés, de les soustraire du genre humain. Les camps de concentration, dans la forme qui sera importée lors de la première guerre mondiale, naissent en Afrique du Sud à la fin du XIX° siècle.

Mais il existe aussi un impérialisme continental qui déploie ses effets au cœur de l’Europe. Analysant avec beaucoup de précision les formes du nationalisme dans les cas de l’Allemagne et de l’Empire austro-hongrois, scrutant la situation des réfugiés, apatrides et des minorités dans l’Europe bouleversée par la guerre de 1914, elle dégage une autre prémisse du totalitarisme. Le mûrissement d’une question insoluble, d’une contradiction béante au cœur de la civilisation des droits de l’homme : que faire des individus sans État, de ceux qui n’ont plus d’accès à la citoyenneté ? « La conception des droits de l’homme, fondée sur l’existence reconnue d’un être humain en tant que tel, s’est effondrée au moment où ceux qui s’en réclamaient ont été confrontés pour la première fois à des gens qui avaient bel et bien perdu tout le reste de leurs qualités ou liens spécifiques – si ce n’est qu’ils demeuraient des hommes. Le monde n’a rien vu de sacré dans la nudité abstraite d’un être humain … »

Il convient de rappeler qu’Hannah Arendt ne fait pas appel à une simple compassion pour l’humanité. Ni n’invoque le fait que même privé de ces attributs de citoyen, un être humain par son existence même devrait rester sujet de droit. Une telle nature humaine indépendante de l’histoire et des cultures, antérieure à toute institution politique ne saurait exister et remplacer, en quelque sorte, l’immuabilité et la transcendance divine. Il n’y a aucun garde-fou transcendant à la conception politique de l’agir humain.

Ce n’est pas l’abolition de l’humanité du réfugié ou de l’apatride qui est à la base de sa déshumanisation, c’est l’abolition de la personnalité juridique de millions de personnes et l’incapacité des états-nations à leur donner une nouvelle insertion qui formera « cette condition déterminante pour le processus de déportation et d’extermination, premier pas essentiel sur la route qui mène à la domination totale. »

Pour Arendt, les camps n’ont fait que reproduire le processus de déshumanisation qui commence avec la négation de l’individu en tant que sujet de droit, se poursuit par sa déqualification raciale et se termine par sa mise à mort. En revenant, et en s’installant définitivement au cœur des nations occidentales, « les camps de concentration sont les laboratoires où l’on expérimente des mutations de la nature humaine, et leur infamie n’est pas seulement l’affaire de leurs détenus et de ceux qui les administrent selon des critères strictement “scientifique”; elle est l’affaire de tous les hommes. »

Si les deux premiers volumes accumulent les éléments prérequis, à l’apparition du totalitarisme, le troisième volume s’efforcera d’identifier les caractéristiques et les mécanismes qui vont lui donner sa forme sans précédent : celle d’un régime qui élimine la politique.

Avant d’en arriver là, il est nécessaire de décrire l’ascension de ces régimes, les moyens mis en œuvre pour accéder au pouvoir absolu. Car il n’y a pas de régime totalitaire, s’il n’y a pas de mouvement totalitaire, pas de mise en branle des masses. Les masses ont ici un sens précis : « [elles sont formées] des gens apparemment indifférents, auxquels tous les autres partis avaient renoncés, les jugeant trop apathiques ou trop stupides pour mériter leur attention [mais à la différence des classes], elles ne sont pas unies par la conscience d’un intérêt commun, elles n’ont pas cette logique spécifique des classes qui s’exprime par la poursuite d’objectifs précis, limités et accessibles. »

Il faut donc qu’il y ait effondrement ou au moins affaiblissement substantiel d’un système de représentation et de revendication en termes de classe, pour ouvrir la voie au mouvement. Il faut également que les élites surprises par la franchise et la violence de la propagande se joignent à cet enrôlement, qu’elles avaient auparavant si souvent méprisé. Propagande et organisation forment les deux piliers de ce mouvement totalitaire. Chacun prenant dans ce cadre une dimension inédite, caractéristique. Ainsi la propagande n’a pas pour seuls buts d’endoctriner ou de tromper, mais de fonder les principes mêmes de l’action.

Idéologie et terreur

C’est lorsque ce mouvement totalitaire a forcé les portes du pouvoir et qu’il s’y installe qu’Arendt achève d’en dessiner le caractère unique. « La possession (…) de tous les instruments du pouvoir et de la violence n’est pas pour un mouvement totalitaire, un avantage absolu : tel est dans la pratique le paradoxe du totalitarisme au pouvoir. »

En effet, on peut s’attendre à ce que l’exercice du pouvoir, redimensionne à l’aune des difficultés objectives, économiques, militaires, sociales, « les prétentions des mouvements avant leur accession au pouvoir et de détruire petit à petit le monde fictif de leurs organisations. » Mais le totalitarisme échappe à cette considération générale de la théorie politique de la bureaucratisation et du détournement des promesses initiales. Loin de se figer dans une structure politique, le pouvoir totalitaire maintient un caractère informe. « En termes techniques, le mouvement à l’intérieur de l’appareil de domination totalitaire, tire sa mobilité du fait que la direction ne cesse de déplacer le centre effectif du pouvoir, à d’autres organisations, souvent, sans dissoudre, ni même révéler publiquement les groupes qui ont été ainsi privés de leur pouvoir. »

Cette fluidité, entre gouvernement et parti, entre les lois du régime et la ligne politique, cette mise en concurrence des instances et organisations qui se dédoublent et se surveillent mutuellement produit bien évidemment de l’incohérence, attribuée ensuite à l’inconstance capricieuse du Chef. Pour Arendt, « la cohérente et perpétuelle division entre autorité secrète réelle et représentation fictive faisait du siège effectif du pouvoir, un mystère par définition. »

Cette fluidité du pouvoir est cependant conforme au rôle du chef qui agit en quelque sorte sans hiérarchie suivant le principe « la volonté du Führer peut s’incarner en tout lieu et en tout temps. » Qu’il n’y ait pas malentendu, bien sûr il y avait une hiérarchie formelle et doublant cette structure une machine bureaucratique. Arendt ne se prive pas d’en décrire les rouages, mais il ne s’agit pas ici d’une chaîne de commandement autoritaire ou tyrannique. L’appareil totalitaire applique à ses composantes, même les plus hauts placées, ses propres principes d’atomisation des individus face à l’autorité et à la sacralité du but. (4) Cela ne pouvait pas manquer de conduire à une autre caractéristique du régime totalitaire : sa relative inefficacité, voir sa gabegie, économique. Ou plus exactement l’effacement à partir d’un certain moment de toutes références à des intérêts économiques rationnellement exprimables.

Le système totalitaire, tel qu’il se cristallise dans le nazisme et dans le stalinisme ne doit pas être confondu avec d’autres formes d’oppression politique que nous connaissons : despotisme, tyrannie, dictature. « Partout où celui-ci c’est hissé au pouvoir, il a engendré des institutions politiques entièrement nouvelles, il a détruit toutes les traditions, sociales, juridiques et politiques du pays […] le régime totalitaire transforme toujours les classes en masse, substitue au système des partis, non pas des dictatures à parti unique, mais un mouvement de masse, déplace le centre du pouvoir de l’armée à la police et met en œuvre une politique étrangère visant la domination du monde. »

Hannah Arendt définissait le totalitarisme comme un phénomène entièrement nouveau dont l’idéologie constituait le principe fondateur et la terreur l’instrument. L’idéologie, toutes les idéologies, ont des traits totalitaires dans la mesure où elles tentent de fournir une explication ultime, basée sur des lois naturelles ou historiques. « La légalité totalitaire qui met en œuvre les lois de la nature ou de l’histoire ne se préoccupe pas de leur traduction en normes du bien et du mal à l’usage des individus, mais elle les applique directement à l’espèce, c’est-à-dire à l’humanité. »

La caractéristique ultime du totalitarisme n’est pas la domination, la soumission intégrale de l’individu à l’État, mais bien la destruction par la terreur du politique, comme lieu d’expression d’une pluralité des hommes. Sans ce politique, il n’y a ni liberté, ni possibilité pour l’action. Même si cette liberté d’action se traduit par le conflit et n’évitera pas de se confronter au pouvoir que le politique institue.

L’art de l’alarme

L’ouvrage d’Hannah Arendt n’a pas manqué de susciter des critiques à la hauteur de ses ambitions. Dès 1954, Raymond Aron, qu’on ne pouvait soupçonner de complaisance à l’égard du communisme stalinien, soulignait, au-delà des similitudes, la différence entre le travail esclavagiste du goulag et le génocide d’Auschwitz. D’autres critiques ne se privèrent pas de signaler que si la méthode arendtienne établissant la continuité entre antisémitisme, le racisme colonial, l’impérialisme et le nazisme était convaincante, elle l’était moins en ce qui concerne le stalinisme.

Non que la caractérisation, par Hannah Arendt du régime stalinien de 1930 à 1953, comme totalitaire ne soit pas pertinente. Mais plutôt que le travail fournit sur la genèse du nazisme et qui visait à expliquer au départ sa singularité n’a pas été mené avec la même précision dans le cas de l’URSS. Dès lors, il n’est pas étonnant que dans le climat de la guerre froide, certains aient préféré gommer cette difficulté et faire des Origines une simple typologie passe-partout du totalitarisme.

Or une lecture attentive de l’ouvrage relève malgré tout des surprises. Dans l’introduction à l’édition française (1972) du Système totalitaire, Arendt affirme que la Chine maoïste montre des « différences essentielles avec le totalitarisme ou encore qu’il existait une alternative évidente à la prise du pouvoir par Staline [en 1929] et la transformation de la dictature unique en domination totale : cette alternative consistait à poursuivre la Nouvelle Politique Economique inaugurée par Lénine. »

Arendt avait horreur qu’on la confonde avec une anticommuniste vulgaire. Hannah Arendt n’est pas la première à avoir pris sur elle de comparer nazisme et stalinisme, y compris parmi les auteurs socialistes ou marxistes.

Aujourd’hui, ce n’est pas tellement les quelques faiblesses de l’analyse arendtienne qu’il faut souligner, c’est plutôt la portée de son message et la force de son constat, « dans la mesure où les mouvements totalitaires ont germé dans un monde non totalitaire (en cristallisant des éléments qui s’y trouvaient, car les gouvernements totalitaires ne sont pas tombés de la lune) le processus pour les comprendre doit clairement et avant tout, être un processus de compréhension de soi-même. »

Il ne suffit donc pas de répéter plus jamais ça. Il faut comprendre pourquoi les failles et les renoncements de nos démocraties, le déni de justice sociale à grande échelle, l’oppression brutale qui s’abat sur des populations entières, les entorses à la plus élémentaire légalité internationale peuvent réactiver ces tentations fortes. Car « les solutions totalitaires peuvent bien survivre à la chute des régimes totalitaires. » et réapparaître de façon inédite. Essayons de ne pas être surpris, cette fois-ci. !

Gabriel Maissin

NOTES

  • 1 Deux ouvrages peuvent nous aider : Martine Leibovici, Hannah Arendt, une Juive. Expérience politique et histoire. Desclée de Brouwer, Paris, 1998 et Paolo Flores d’Arcais, La politique, l’existence et la liberté, Hannah Arendt, Bordas, Paris, 2003.
  • 2 Édités en français dans le désordre puisque le troisième tome Le système totalitaire paraît le premier en 1972 au Seuil, suivi du premier tome Sur l’antisémitisme en 1973 chez Calmann-Lévy et le second L’impérialisme sortira enfin chez Fayard en 1982 ! Il aura fallu trente ans pour avoir un accès complet à cet ouvrage !
  • 3 Pour prendre la mesure de l’ampleur des conceptions recouvertes par ce terme, on ne saurait trop recommander, Le Totalitarisme ou le XX° siècle en débat, une anthologie de textes choisis et présentés par Enzo Traverso. Paris, Seuil, 2001.
  • 5 On pourrait ici évoquer le mode stalinien de gouvernement marqué par les purges, les procès et l’élimination de tout opposant : trotskyste, renégat, valet de l’impérialisme, etc.

Hannah Arendt (1906-1975)

Hannah Arendt, fille d’une famille juive assimilée et aisée est promue à 22 ans docteur en philosophie avec une thèse sur Le concept d’amour chez Saint Augustin. Élève de Karl Jaspers, Martin Heidegger et Edmond Husserl. Chargée par l’Union sioniste d’Allemagne de recueillir des témoignages de la propagande antisémite, elle est arrêtée par la Gestapo, relâchée, elle quitte l’Allemagne en 1933.
À Paris, Hannah Arendt s’engage dans diverses associations sionistes, travaille pour la Ligue contre l’antisémitisme et l’Agence juive de Paris.
En 1940, retenue au Vel’d’Hiv’, internée au camp de Gurs, elle s’échappera et gagnera les États-Unis. Pendant la guerre, elle milite pour la participation militaire des juifs à la lutte contre les nazis.
Elle sera également directrice de recherche pour la Commission pour la reconstruction de la culture juive européenne.
À l’issue de la guerre, elle devient enseignante universitaire. En 1951, année de la publication des Origines du totalitarisme, elle obtient la nationalité américaine. En 1958 paraît La Condition de l’homme moderne, son second grand ouvrage. En 1962, la parution de sa chronique du procès Eichmann à Jérusalem Rapport sur la banalité du mal fait scandale.

Les principaux ouvrages en français (dans leurs dernières éditions) :
Les origines du totalitarisme, Gallimard, Coll. Quatro, 2002
Eichmann à Jérusalem, Gallimard, Coll. Quatro, 2002
La condition de l’homme moderne, Presses Pocket, 1983 (Préface de Paul Ricœur)
Essai sur la révolution, Gallimard, 1982
La crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, Folio, Essais, 1989
Du mensonge à la violence. Essai de politique contemporaine. Presses Pocket, 1989
Qu’est-ce que la politique ? Seuil, 1995
Journal de pensée, Seuil, 2005

La nouvelle stratégie de sécurité américaine et l’Europe


Quand theo Francken et Georges- Louis Bouchez soutiennent la vision de Donald TrUMP !

La situation économique, géopolitique, démocratique, stratégique de l’Union européenne est l’objet de nombreuses analyses, prises de position, déclarations, … toutes les plus alarmantes les unes que les autres. Où va l’Europe ? Que doit faire l’Europe ? Le questionnent est devenu permanent.

Dans ce climat quelque peu délétère, la publication par la Maison Blanche de La nouvelle stratégie de sécurité américaine. a fait réagir. Georges-Louis Bouchez, président du MR assure que « c’est un rapport que j’aurai pu écrire ». 1 Notre Ministre de la Défense, Theo Francken, lui n’y voit rien à redire. Sur les réseaux sociaux 2, il précise :

«Ce n’est jamais agréable de devoir lire cela sur sa propre patrie. Mais ce n’est pas parce que cela vient de l’administration Trump qu’il est toujours complètement incorrect. Et en termes de message, c’est solide comme un roc [ns]. L’accent est mis en faveur de l’État-nation, contre la censure, en faveur de la libre entreprise, contre la migration éveillée et contre la migration illégale. (…)
Je ne vois pas cela comme un abandon de l’Europe par les États-Unis. Ils écrivent même le contraire. Ils expriment leurs préoccupations avec franchise et transparence. Et pour beaucoup d’Européens, c’est une pilule amère à avaler, mais aussi un signe d’approbation tacite. L’épique bataille entre le postmodernisme et le conservatisme (libéral) fait rage [ns]. Et à chaque résultat électoral sur le vieux continent, le constat est le même : les conservateurs remportent cette bataille. Le paradigme est en train de changer. Le wokisme est mort.»

Mais quels sont les éléments de ce document qui reçoivent ce satisfecit de notre Ministre de la Défense et du Président des libéraux ?

Celui-ci affirme que le but des USA « devrait être d’aider l’Europe à corriger sa trajectoire actuelle» ! Et tout y passe :
a) l’Europe sera « méconnaissable dans vingt ans ou moins », [son] déclin économique est éclipsé par la perspective réelle et plus abrupte d’un effacement civilisationnel »
b)
L’Europe est affectée par : « la chute de la natalité, la perte des identités nationales, la répression des oppositions politiques, la censure de la liberté d’expression, l’asphyxie réglementaire, la subversion des processus démocratiques par [les] gouvernements»
c)
Sans oublier l’immigration :« À long terme, il est plus que plausible qu’en quelques décennies au maximum, certains membres de l’Otan seront à majorité non européenne ».
d)
Au plan géo-stratégique , l’Europe doit assumer » la responsabilité première de sa propre défense». Oui, mais les USA ne renoncent pas à imposer leur vision à long terme : « Gérer les relations européennes avec la Russie nécessitera un engagement diplomatique américain significatif, à la fois pour rétablir les conditions d’une stabilité stratégique sur le continent eurasien et pour atténuer le risque d’un conflit entre la Russie et les États européens ».

Cela passe évidemment par un abandon de l’Ukraine et une garantie à la Russie de « mettre fin à la perception [hostile], et empêcher la mise en place [d’un] Otan comme alliance en extension perpétuelle».

Mais il ne faut pas s’y tromper. Si les USA semblent s’éloigner de l’Europe, ils ne renoncent pas y exercer leur influence. Ce document cible frontalement les démocraties libérales européennes, tout en affirmant des liens idéologiques avec les partis d’extrême droite.

On y retrouve ainsi le cœur du Mouvement MAGA : la défiance du « peuple » face aux « élites », la dénonciation du fameux Deep State, un ultra-nationalisme assumé,… Sans compter les ingérences ouvertes comme le discours de JD Vance à Munich, et les soutiens affichés à l’AFD en Allemagne ou au parti de Nigel Farage en Grande-Bretagne, à Giorgia Meloni en Italie, Wim Vilders aux Pays-Bas, … Sans parler de la présence du président du Vlaams Belang, …. à l’investiture de Donald Trump.

Où en est l’Europe ?

La réaction de la Vice-présidente de la Commission, cheffe de la diplomatie européenne, Madame Kallas illustre parfaitement l’embarras et la difficulté du positionnement européen : « Bien sûr, il y a beaucoup de critiques, mais je pense que certaines d’entre elles sont également fondées”. Cependant : “les États-Unis restent notre plus grand allié (…) nous n’avons pas toujours été d’accord sur différents sujets, mais je pense que le principe général reste le même. Nous sommes les plus grands alliés et nous devons rester unis » 3

Quant au rôle de la Commission Européenne, selon les propos de Béatrice Delvaux, Madame Van der Leyen, serait « à la tête d’un paquebot dépassé, menacé de l’extérieur et miné de l’intérieur. » 4

Cela nous rappelle ces mots du Général De Gaulle en 1965 : « Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant : “L’Europe, l’Europe, l’Europe”, mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien… » Il moquait les appels jugés vains à l’intégration supranationale, car il prônait une Europe des États souverains (une Europe confédérale), basée sur l’axe franco-allemand et une défense indépendante des blocs américain/soviétique, face au projet d’intégration pas-à-pas prônée par Jean Monnet et ses partisans, qui cherchaient à terme une Europe supranationale. 

Deux visions de l’avenir.

Entretemps, c’est développée l’Union des vingt-sept, mais nous restons toujours dans cet entre-deux.

En attendant la tempête …

Gabriel Maissin
11/12/2025

  1. De Standaard, 14/12/2025 p 14 ↩︎
  2. Theo F. Linkedin, 8/12/2025 ↩︎
  3. Le Monde 6/12/2025 ↩︎
  4. Le Soir, 29/12025/ ↩︎

La Chine à grande vitesse … pour la réduction du CO2

Nous avions déjà évoqué [Où va l’Europe ? A la lumière du cas hongrois … ] les investissements chinois pour les batteries et les voitures électriques en Hongrie. Voilà maintenant que l’Empire du Milieu fait encore mieux pour la réduction des émissions de CO2 : 40.000 km de lignes de train à grande vitesse.

Nous reprenons ici un article du site UITPERS – INTERNATIONALE POLITIEK

Le rapport « World Energy Outlook »de l’IEA (Internationaal Energiebureau) révèle une information surprenante : le réseau ferroviaire à grande vitesse chinois contribue bien plus à la lutte contre le changement climatique que toutes les voitures électriques. Le rapport indique que l’électrification de ce mode de transport a permis de réduire la demande de pétrole de 1,5 million de barils par jour d’ici 2024. C’est plus que l’impact mondial des véhicules électriques.

Selon ce rapport, la Chine démontre au monde l’importance du transport ferroviaire dans la lutte contre le réchauffement climatique. La Chine privilégie depuis longtemps le transport ferroviaire au détriment du transport routier et aérien. Plusieurs compagnies aériennes ont vu leur nombre de passagers chuter de façon spectaculaire ces dernières années, car de nombreux voyageurs se tournent vers le train.

Le réseau ferroviaire à grande vitesse a transporté 3,4 milliards de passagers en Chine l’année dernière.
L’expansion du réseau ferroviaire chinois, et notamment du réseau à grande vitesse, est donc impressionnante : il couvre déjà 40 000 kilomètres, ce qui signifie que les trois quarts du trafic ferroviaire à grande vitesse mondial transitent par la Chine.

De plus, son expansion se poursuit. Le réseau ferroviaire chinois est déjà électrifié à 70 %. Un train électrique n’émet en moyenne que 1 % des émissions de CO2 d’une voiture particulière pour une même distance, et huit fois moins qu’un avion. Pour le transport de marchandises par rail, ce chiffre n’est que de 3 % par rapport au transport routier.

Qu’en est-il des voitures électriques ? La comparaison avec le transport ferroviaire est loin d’être pertinente. Les voitures électriques sont devenues très lourdes, ce qui contribue à leur impact limité. Selon une étude menée en Norvège, où le parc automobile est majoritairement électrique, les véhicules électriques ne réduisent les émissions que de moitié. En Chine, les mêmes conclusions s’imposent concernant le transport de marchandises par véhicules électriques : une réduction deux fois moindre.

Ce rapport devrait être lu attentivement par les décideurs politiques des secteurs des transports, de l’énergie et de l’environnement afin qu’ils reconnaissent à nouveau l’importance du transport ferroviaire par rapport au transport routier et qu’ils agissent en conséquence.

Freddy De Pauw – 27 novembre 2025 – UITPERS site néerlandophone d’informations internationales

Et l’Europe dans tout cela …

Oui que les décideurs agissent en conséquence, particulièrement en Europe. Mais là le bat blesse …
La Commission européenne vise les 30.000 km à l’horizon 2040 ! Mais avec encore de nombreux obstacles à commencer par trouver les centaines de milliards d’euros (entre 345 et 550 milliards €) d’investissements, la mise sur pied des partenariats public-privé, l’harmonisation des systèmes ferroviaires techniques différents entre pays, etc.

Sans compter, que si on prend l’exemple du Green Deal, les grands projets européens sont souvent remis en cause dans la durée.
Le Green Deal, [rendre l’UE moderne, efficace dans l’utilisation des ressources et compétitive, en investissant dans les technologies propres et les infrastructures vertes] a été adopté en 2020 et depuis décliné en en lois et règlements adoptés par le Parlement et le Conseil. Des débats récents portent sur la complexité des règles et la pression pour simplifier ou ajuster certaines réglementations. Si bien que, par exemple, récemment la perspective dru stop à la voiture thermique en 2035 a été remise en cause, par les constructeurs automobiles. Les objectifs ont dont été revus à la baisse, ou supprimés.

Où va l’Europe ? A la lumière du cas hongrois …

Quelle est laville de 200.000 habitants où on produira, d’ici 2030, plus de batteries que dans n’importe quel autre état membre de l’Union européenne, à l’exception de l’Allemagne ? Vous serez surpris d’apprendre qu’il s’agit de Debrecen, la deuxième ville d’ Hongrie après Budapest !

Là où s’tendait de vastes plaines agricoles surgissent des chantiers gigantesques pour accueillir les usines de la «transition mondiale vers la mobilité électrique à l’assaut du marché européen» : la coréenne EcoPro avec une usine de 700 millions d’euros pour produire un composant crucial des batteries ou la chinoise SemCorp, leader mondial dans la production de séparateurs qui empêchent la surchauffe des batteries.

A la base de cet essor on trouve : Contemporary Amperex Technology Limited, CATL Ce groupe chinois représente 38% de la production mondiale de batteries, réalise un chiffre d’affaires de plus de 50 milliards de dollars et emploie 132.000 personnes dans le monde. D’ici fin 2027, les usines à Debrecen devraient produire chaque année assez de batteries pour 1,5 million de voitures électriques. Coût: 7,3 milliards de dollars, pour ce qui doit devenir la plus grande usine de batteries d’Europe.

De l’autre côté de la ville, BMW a installé une usine de voitures électriques de 2 milliards d’euros. Juste à côté, le groupe chinois EVE (1,2 milliard) doit approvisionner l’usine BMW en batteries. Mais ce n’est pas tout, près de la ville universitaire de Szeged, le chinois BYD; plus grand constructeur mondial de voiture électrique, va ouvrir sa première usine européenne.
On peut se poser la question du pourquoi de cette préférence de l’Empire du milieu pour l’état magyar ?

On peut se poser la question du pourquoi de cette préférence de l’Empire du milieu pour l’état magyar ?

Avec 31% de tous les investissements chinois en Europe en 2024, un tiers de plus que la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne réunis, la Hongrie est la tête de pont de l’avancée chinoise en Europe. Certainement parce qu’elle y bénéficie du taux d’impositions des sociétés le plus bas d’Europe : 9%. Et que via des avantages fiscaux, l’État hongrois a financé plus d’un dixième de l’investissement de CATL dans la ville.

Mais pas seulement, car la Chine finance une ligne ferroviaire entre Belgrade et Budapest pour faciliter le transit des marchandises chinoises en Europe ans le cadre de son programme des « Nouvelles routes de la soie» De manière plus subtil la Chine y développe aussi son influence culturelle avec ses Instituts Confucius destinés à promouvoir la langue et la culture chinoises. L’Université de Szeged cp-organisera avec Shaanxi Normal University (Xi’an) une programme Computer Science Engineering, en Hongrie et en Chine. Enfin, l’inclusion de la Hongrie dans le « cercle d’amis » chinois, les nations que Pékin considère comme ses amis les plus proches.

Tout cela ne va pas sans poser quelques questions …


Bénéfique pour l’emploi régional ? Mais non, CATL fait venir des travailleurs bon marché de pays comme le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Vietnam, qui vivent dans des blocs préfabriqués modestes.et cela malgré la politique migratoire hongroise très stricte. Et les compétences ne sont pas là pour que les Hongrois occupent notamment les postes d’ingénieurs.

De plus des comités locaux, soulignent avec difficulté que les services de santé, le marché immobilier et les infrastructures de Debrecen ne sont tout simplement pas prêts pour un tel impact.» Ensuite il y a les inquiétudes environnementales : les usines qui ont des besoins en eau énormes consommeraient autant d’eau que la ville, alors que cette région souffre déjà de sécheresse et de désertification. A tout cela s’joutent des problèmes de pollution.


Mais le gouvernement n’en a cure, il a permis aux entreprises d’opérer avec des exigences minimalistes en la matière, inférieures à la réglementation UE en classant ces usines comme « investissements prioritaires nationaux ».
Si le gouvernement Orban mise sur un gain de 3,4 % du PIB d’ici 2027, d’autres analystes doutent des retombées économiques et sociales pour la région et l’économie en général. Avec tous ces travailleurs étrangers sous-payés, la valeur ajoutée pour l’économie hongroise risque de rester limitée. Et la dépendance des seuls secteurs des voitures électriques et des batteries, est risquée car reste tributaire des mouvements de l’économie mondiale en la matière.

Ce pari d’Orban sur une relance économique est aussi un enjeu politique. Au pouvoir depuis quinze années, la situation économique est catastrophique. Pays le plus pauvre d’Europe, avec un PIB trois fois inférieur à celui de la Belgique (à population égale), il est hyper dépendant de ses exportations et du secteur automobile. La dette et le déficit augmentent, l’inflation est élevée et la consommation est la plus basse d’Europe. Les batteries à Debrecen seront-elles un coup de fouet économique, permettant à Orban de rester au pouvoir au-delà des élections de 2027 ?

Pendant ce temps : avec la Hongrie comme tête de pont, les investissements chinois en Europe repartent à la hausse, Après avoir baissé les derniers années, ils ont rebondi de 47 % en 2024 !

A partir du cas hongrois : l’Europe, l’Europe …

En tout cas le cas hongrois est emblématique des hésitations, des faiblesses et de la crise des institutions européennes qui ne sont pas en état de développer une stratégie de développement économique et industriel dans un contexte d’hyper concurrence avec les «grands blocs» que sont la Chine et les USA.

La Hongrie, tout en restant membre de l’UE, s’en distingue constamment que ce soit au plan des relations internationales (Ukraine, Gaza, pro Poutine, pro Trump),ou que ce soit par son refus de répondre aux injonctions de Bruxelles l’enjoignant de mettre en œuvre des mesures anti-corruption et de respecter les règles de l’État de droit. Ce qui la prive de millards de fonds européens, étant le seul Etat membre dans ce cas. (1)

Décrite comme un prototype de démocratie illibérale, on néglige parfois de prendre en compte le volet économique du «système Orban» qui consiste à contrôler durement l’appareil d’État mais aussi a une main-mise sur un tiers de l’économie par des oligarques liés au Fidesz et les proches d’ Orban, engendrant une corruption croissante.

Certes, l’opposition n’est pas muette, et Péter Magyar, un ancien membre du Fidez, s’est engagé à rétablir les relations avec l’UE et à débloquer les fonds européens. S’il remporte. les élections de 2026 il a déclaré qu’il «rétablirait les relations de la Hongrie avec ses alliés, qui ont souffert des attaques de Viktor Orban contre l’UE et de ses relations étroites avec des autocraties telles que la Russie et la Chine.» Avec la Chine ? Il est peu probable que les projets des géants chinois soient remis en cause autour de la ville de Debrecen.

Le projet européen pris en étau …

Dans le domaine automobile, emblématique est le cas des droits de douane de 45% imposés aux importations chinoises de voitures électriques en 2024. Dix états membres, dont la France et l’Italie, ont voté pour, 12 se sont abstenus, cinq ont voté contre, dont l’Allemagne. La riposte chinoise ne s’est pas fait attendre : les investissements massifs en Hongrie. Le marché européen est redevenu plus accessible, sans compter la fourniture de batteries aux constructeurs européens.

Plus récemment les géants de l’automobile allemands ( Mercedes et BMW ) ont remis en question l’objectif de l’UE de l’interdiction programmée, à partir de 2035, des ventes de voitures thermiques neuves dans l’Union européenne. Ils estiment que l’Europe prend un virage dangereux et veulent constituer un front commun de l’industrie automobile européenne pour assouplir la directive européenne. La mutation au tout électrique ne va pas de soi pour les constructeurs européens.

Déjà en 2020 la Cour des Comptes Européenne affirmait : «Tant l’UE que ses États membres exercent des compétences dans des domaines d’action concernés par la réponse de l’UE à la stratégie d’investissement de la Chine (…) Les États membres interagissent souvent de manière bilatérale avec la Chine en suivant leurs propres intérêts nationaux et sans toujours en informer la Commission ou se concerter avec elle, (…) il est par conséquent difficile pour les institutions et les États membres de l’UE d’apporter une réponse coordonnée.»

Cette complexité redoutable, est aussi un indice de la faiblesse de la construction européenne qui a bien de la peine à faire face à la «nouvelle mondialisation» en cours. Le traité de Maastricht, entré en vigueur en 1993, et ses adaptations successives, ont mis en place les fameux «critères» à respecter par tous les Etats, pour encadrer les politiques budgétaires, l’évolution des finances publiques et induire une convergence économique, n’a pas tenu ses promesses.

Non seulement, les effets sociaux négatifs de ces mesures d’austérité, de flexibilité, de «réformes» des systèmes sociaux et de libéralisation des services publics. ont profondément touché les populations en induisant un scepticisme, une méfiance, voir une opposition grandissante à l’UE. Un peu partout le terme «Bruxelles» est devenu un repoussoir.

Mais aussi, parce que les résultats économiques escomptés ne sont pas là. Au cours des deux dernières décennies, l’écart entre le PIB de l’UE et celui des USA a doublé, passant de 15 % à 30 %, tandis que la Chine devient un rival économique de plus en plus compétitif.

En 2025, la Commission Européenne veut y répondre lance sa «Boussole de la Compétitivité», inspirée les rapports élaborés par Enrico Letta (ex-premier ministre italien) et Mario Draghi (ex-Banque centrale européenne). Un plan qui vise à combler des décennies de désindustrialisation, de croissance lente et de productivité stagnante. Ce guide pour l’action, repose sur trois piliers : combler l’écart en matière d’innovation, avancer dans la décarbonisation et renforcer la sécurité économique en réduisant les dépendances. Cela inversera-t-il la tendance ? Peu probable !

Alors qu’à la base l’UE avait été créée pour constituer un marché commun, en matière économique, elle n’ pas dépasse une certaine fragmentation. Aujourd’hui les différents états membres semblent prioriser leur propres objectifs, intégrant les directives UE avec réticences ou retard, utilisant les fonds européens, tout en se soumettant aux-vaille que vaille- aux injonctions de «Bruxelles» en matière budgétaire.

Mais la contradiction n’est sans doute pas qu’institutionnelle entre UE et les Etats qui la composent, mais renvoie aussi à l’articulation économique, à la stratégie des grandes entreprises, groupes financiers, etc. qui agissent également sur le marché mondial et sont parfois en contradiction ou en retrait des injonctions politiques.

Emblématique, le «dialogue stratégique» entre la Commission et les représentants du secteur automobile : quel matériel local dans les véhicules produits et vendus en Europe ? La filière plaide pour des incitations, voire des obligations, afin de garantir qu’une part minimale des composants soit fabriqués sur le continent et de limiter la dépendance aux équipementiers étrangers, notamment chinois. Comme l’écrit Madame Ursula von der Leyen sur le réseau social X : «Nous voulons que l’avenir des voitures et les voitures de l’avenir soient made in Europe. Nous travaillons main dans la main avec l’industrie pour que ce soit une réalité». Made in Europe, oui mais par qui ? La Hongrie montre la voie !

Tout cela renvoie à un problème tout aussi fondamental que l’on pourrait résumer par « Où en est la gauche sur l’avenir de l’UE ?» Mais c’est une autre histoire …

Gabriel Maissin

Notes (1) La Commission européenne retient plus de 16 milliards de fonds alloués au développement régional et au soutien économique post-COVID.

  • En Hongrie, dans la capitale européenne des batteries, la Chine fait ce qu’elle veut. L’Echo, 9 août 2025
  • Sai SUBRAMANIAN, « Hongrie : un virage économique à hauts risques vers la Chine », Regard sur l’Est, 23 juin.2025
  • Cour des Comptes Européenne, «La réponse de l’UE à la stratégie d’investissement étatique de la Chine». Document 03, 2020

25/10/2025

La java des bombes atomiques

Juin 2025, l’US Air Force lance ses fameuses bombes anti-bunker GBU-57, sur trois sites iraniens impliqués dans la construction de bombes atomiques. L’affirmation de Daddy Donald (*) comme quoi l’Iran a perdu ses capacités nucléaires est sans doute exagérée. Avec la question lancinante, quand l’Iran disposera-t-elle de l’arme nucléaire. Pas tout de suite …
Bon, quoiqu’il en soit, je trouve que ces derniers temps, on parle beaucoup de bombes atomiques.
– Celles que Poutine pourrait utiliser sur l’Ukraine, à des fins «tactiques» et non «stratégiques».
– Celles du Pakistan et de l’Inde, deux pays qui entretiennent des rapports cordiaux.
– Celles d’un certain Kin Jong-Un, dont le pays est toujours en guerre avec son voisin du sud.
– Celles d’Outre-Quievrain, qui sont embarquées à bord de submersibles au nom plus qu’évocateurs : Le Triomphant, Le Téméraire, Le Vigilant et Le Terrible.
– Et bien sûr, celles du grand Trump. Elles sont bien cachées en général, mais il y en a stockées en Europe : Kleine-Brogel chez nous, Volkel-Uden aux Pays-Bas, Büchel en Allemagne, Aviano et Ghedi en Italie et Incirlik en Turquie.

Et puis pour en revenir à l’Iran. Les Ayatollahs estiment devoir avoir les moyens de détruire Israël. Au-delà de l’horreur de ces propos, est-ce vraiment une bonne idée ? On n’en parle pas beaucoup, mais l’Etat Hébreu dispose lui aussi d’armes nucléaires. (**) Qu’il pourrait utiliser en riposte. Ne serait-ce pas une forme de suicide collectif ? Un saut irréversible dans la barbarie.

Nota bene :
* Oui, c’est comme cela que le Secrétaire-général de l’OTAN, Monsieur Mark Rutte appelle Monsieur le président des Etats-Unis d’Amérique.
** Le programme nucléaire israélien s’appelle : l’option Samson. Elle doit son nom à Samson dans la Bible ( Juges 16:28-30 ). Prisonnier dans le temple, Dieu lui donna la force de renverser les colonnes du temple où il était retenu prisonnier, le temple s’effondra et fit périr les nombreux Philistins qui s’y trouvaient. Israël doit posséder la bombe, s’il est menacé un jour, pour détruire ses ennemis, même au prix de sa propre destruction

Reprenons nos esprits. L’humour d’un Serge Régiani peut nous y aider. La Java des bombes atomiques. (1968). Chanson de Boris Vian, arrangée par Alain Gorague (1955) . Ecouter – voir. Archives INA

Mon oncle, un fameux bricoleur
Faisait en amateur des bombes atomiques
Sans avoir jamais rien appris
C’était un vrai génie question travaux pratiques

Il s’enfermait toute la journée
Au fond de son atelier, pour faire ses expériences
Et le soir il rentrait chez nous
Et nous mettait en transe en nous racontant tout

Pour fabriquer une bombe A
Mes enfants croyez-moi, c’est vraiment de la tarte
La question du détonateur se résout en un quart d’heure
C’est de celles qu’on écarte

En ce qui concerne la bombe H
C’est pas beaucoup plus vache mais une chose me tourmente
C’est que celles de ma fabrication
N’ont qu’un rayon d’action de trois mètres cinquante

Y a quelque chose qui cloche là-dedans
J’y retourne immédiatement
Il a bossé pendant des jours
Tâchant avec amour d’améliorer le modèle

Quand il déjeunait avec nous
Il dévorait d’un coup sa soupe au vermicelle
On voyait à son air féroce
Qu’il tombait sur un os, mais on n’osait rien dire

Et pis un soir pendant le repas
V’là tonton qui soupire et qui s’écrie comme ça
À mesure que je deviens vieux
Je m’en aperçois mieux, j’ai le cerveau qui flanche

Soyons sérieux, disons le mot, c’est même plus un cerveau
C’est comme de la sauce blanche
Voilà des mois et des années
Que j’essaye d’augmenter la portée de ma bombe

Et je n’me suis pas rendu compte que la seule chose qui compte
C’est l’endroit où se qu’elle tombe
Y a quelque chose qui cloche là-dedans
J’y retourne immédiatement

Sachant proche le résultat
Tous les grands chefs d’État lui ont rendu visite
Il les reçut et s’excusa
De ce que sa cagna était aussi petite

Mais sitôt qu’ils sont tous entrés
Il les a enfermés, en disant soyez sages
Et, quand la bombe a explosé
De tous ces personnages, il n’est plus rien resté

Tonton devant ce résultat
Ne se dégonfla pas et joua les andouilles
Au Tribunal on l’a traîné et devant les jurés
Le voilà qui bafouille

Messieurs c’est un hasard affreux
Mais je jure devant Dieu en mon âme et conscience
En détruisant tous ces tordus
Je suis bien convaincu d’avoir servi la France

On était dans l’embarras
Alors on l’condamna et puis on l’amnistia
Et le pays reconnaissant
L’élu immédiatement chef du gouvernement

Le pire a été évité de justesse ! Qu’ils dissent …

A propos de l’accord UE – USA sur les droits de douanes

Je ne vous parle pas d’un atterrissage d’urgence, ni d’une catastrophe ferroviaire ! Mais de l’accord UE – USA sur les droits de douanes conclut ce 27 juillet. Grâce à la maestria de Madame Von der Leyen, Donald Trump n’ a pas pu mettre sa menace à exécution de taxer nos exportations de 25, 30, 50 % et plus ! Le pire a été évité, on est revenu à 15 %, sauf pour quelques secteurs – peu importants – comme l’acier, où on reste à 50 %.

Pourtant quelque chose devrait nous mettre la puce à l’oreille. Quand Daddy Trump annonce que c’est un « very big deal, the biggest of all the deals » il y a de quoi se méfier. Essayons d’y voir un peu plus clair et de comprendre quelles peuvent en être les retombées chez nous.

  1. L’UE vois ses droits de douanes vers les USA de ± 5 %, tripler. Cette augmentation va se répercuter sur le prix de certains produits, ralentissant leur demande aux USA, incitant ainsi les entreprises concernées à se délocaliser aux states. Paradoxe : comme l’Europe s’engage à garder bas ses droits de douanes, certaines entreprises pourraient elles-aussi délocaliser aux USA pour en profiter et exporter vers l’Europe.
  2. Cet accord est également défavorable à un secteur aussi important que l’automobile. Le groupe VW a déjà annoncé de très importants investissements aux USA. Pour les produits pharmaceutiques, qui pour le moment échappent à hausse des taux, leur délocalisation pourrait être plus lente, par crainte d’une brutale pénurie de médicaments. Mais elle a commencé : AstraZeneca prévoit 50 milliards de dollars d’investissements aux USA. Pour la Belgique, c’est vraiment préoccupant, vu que ce secteur représente 50 % de nos exportations vers les USA.
  3. De manière générale, ces mécanismes de délocalisation et le différentiel de prix sont défavorables à l’emploi, directement ou indirectement via la sous-traitance. Cet effet domino risque aussi de modifier l’investissement chez nus. Mais la faiblesse de l’accord se situe aussi au niveau du secteur des services, où l’UE exporte beaucoup. Mais rien n’a été prévu dans l’accord, ce qui va augmenter notre dépendance vis-à-vis des GAFAM.
  4. De manière général, l’Europe augmente sa dépendance vis-à-vis de l’Amérique. En effet, elle s’engage à des commandes massives de matériel militaire, qui sont financés rappelons-le par le contribuable (qui doit se serrer la ceinture en matière de sécurité sociale !). Ensuite, elle s’engage à augmenter ses achats d’énergies fossiles, à hauteur de 750 milliards, ce qui ne va pas contribuer à la réalisation de nos objectifs climatiques. Où est passé le Green Deal ?
  5. Enfin, l’UE s’engage – même si ce point reste flou – via un fonds de 650 milliards à favoriser les investissements aux USA. Etonnant ! si on se rappelle qu’en avril 2024, la Commission euopénne avait accueillit le Rapport Letta, visant à mobiliser l’épargne en faveur des investissements intra UE et la rendant plus attractive pour les investisseurs étrangers. Et en septembre 2024 le Rapport Draghi proposait des mesures visant à réduire les dépendances européennes vis-à-vis de la Chine et … des USA !

Même si certains secteurs comme les équipements aéronautiques, certains produits chimiques, des équipements pour semi-conducteur ont été épargnés, car nécessaires à l’industrie américaine, on n’est pas encore au bout du chemin. De nombreux points de l’accord doivent encore être «clarifiés et finalisés» .

Mais on est droit de ne pas partager l’enthousiasme de la Présidente de la Commission qui estime que :

« C’est bon accord qui va apporter de la stabilité et de la prévisibilité des deux côtés de l’Atlantique. Cela va donner plus de clarté aux entreprises et aux citoyens. Il s’agit du plus gros accord commercial jamais conclu»

De plus l’accord devra recevoir l’aval des états de l’Union. Et là on perçoit; comme qui dirai, un certain flottement.

En Allemagne, le chancelier Frederich Merz déclare : «L’industrie allemande subira de lourdes conséquences. je ne suis pas satisfait de cet accord, mais on ne pouvait faire plus» . Ben oui : les USA sont le premier partenaire commercial de l’Allemagne.
En France, c’est plutôt la douche froide au lendemain de l’accord, le premier ministre Bayrou déclare : « C’est un jour sombre que celui où une alliance de peuples libres, rassemblés pour affirmer leurs valeurs et défendre leurs intérêts, se résout à la soumission ». Un petit pas vers le Frexit ?
En Hongrie, Viktor Orban, ne cache pas sa joie : « Ce n’est pas Donald Trump qui a conclu un accord avec Ursula von der Leyen, c’est plutôt Donald Trump qui a mangé Ursula von der Leyen au petit déjeuner». Premier Ministre, mais quand même, quel goujat !
En Italie, Madame Meloni, se montre prudente, affirmant qu’on a évité une escalade dévastatrice, elle ajoute :. « Je pense qu’il s’agit d’une base viable, après quoi il faudra évidemment entrer dans les détails ». L’enfer est toujours dans les détails …

Et chez nous? Notre Premier Ministre, se dit soulagé, mais reste inquiet sur les droits de douanes et leur mise en œuvre. « J’espère sincèrement que les Etats-Unis s’éloigneront de l’illusion du protectionnisme et qu’ils embrasseront à nouveau la valeur du libre-échange, pierre angulaire de la prospérité partagée » a-t-il publié sur le réseau social d’Elon Musk.
Spes nos vivos servat … comme dirait Bart de Wever. L’espoir fait vivre …

Sources : La Libre, Le Soir, Le Monde, L’Echo, Le Vif, La Reppublica (28/29 juillet)

Gabriel Maissin

Israël a un plan pour sortie de la guerre à Gaza. Mais pas n’importe lequel !

A l’occasion d’un cesse-le-feu, il serait proposé aux populations palestiniennes soit l’exil vers certains pays comme la Libye, l’Ethiopie ou l’Indonésie, soit le regroupement dans une «ville humanitaire» dans le sud de la bande de Gaza, sur les ruines de Rafah. Selon les propos de Netanyahu en visite à Washington le 7 juillet : «la ville humanitaire» offrirait : logement, nourriture, hôpitaux, écoles, et … liberté de circulation en son enceinte. Nous sommes proches du Prix Nobel de cynisme !

Car, les populations qui y seraient transférées y resteraient confinées, ne pouvant en sortir que pour s’exiler. De plus, selon Yigal Bronner, professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem : « vous pouvez l’appeler comme vous voulez : ville humanitaire, centre d’accueil, comme vous voulez, mais ce que Netanyahu et Katz ont en tête, c’est un camp de concentration. Quand vous entassez autant de gens dans un petit espace, vous créez un camp de concentration. (…) « Si elle est construite, ce sera un endroit où les conditions de vie seront insupportables, conçu pour chasser les Palestiniens de Gaza. » (1)

Pourtant la réalisation de ce projet ne va pas de soi. Le projet présenté par l’armée à Netanyahu, qui l’a rejeté et réclame désormais un projet moins coûteux et plus rapide. Les coûts prévus, se situent entre 2,7 et 4,5 milliards de dollars et la réalisation pourrait prendre deux ans !
De plus, le chef du Mossad, David Barnea, s’est rendu à Washington pour demander aux États-Unis d’offrir des « incitations » pour convaincre la Libye, l’Éthiopie et l’Indonésie d’accueillir les «départs volontaires», sans obtenir encore un engagement ferme.

En Israël, les médias en parlent, mais, à de rares exceptions près, ils ont tendance à se concentrer sur les aspects techniques, comme les coûts, tout en négligeant ses implications éthiques et morales et la violation du droit international. Ce que souligne un appel de 16 universitaires et professeurs de droit international : « Si ce plan était mis en œuvre, il constituerait une série de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité et, dans certaines conditions, pourrait constituer un crime de génocide »

Un appel peu entendu par une opinion publique plutôt indifférente. Vox clamantis in deserto …

Gabriel Maissin
22 juillet 2025

(1) Cité par l’hebdomadaire Il Manifesto, 21 juillet 2025

«Gaza au défi de l’histoire». Après les attaques du Hamas, le sept octobre 2023 et la guerre à Gaza; on peine à trouver les mots. Non seulement pour en décrire les atrocités, mais aussi pour en donner une caractérisation, pour en définir leur nature même. Face aux fausses vérités et à la partialité des jugements comment prendre position au-delà de l’indignation ?
L’essai de Enzo Traverso, Gaza devant l’histoire, Montréal, Lux éditions, 136 p., nous y aider. Lire l’article