A propos du dernier essai d’Enzo Traverso : « Gaza devant l’histoire » *
Gaza davanti alla storia, l’édition italienne parue en 2024, vient d’être traduite. Enzo Traverso, spécialiste de la modernité politique européenne et du judaïsme, convoque l’Histoire, la mémoire, l’origine des mots, les analogies historiques, les références géopolitiques pour contre-enquêter sur les attaques du Hamas, le sept octobre 2023 et la guerre à Gaza.
Une réaction urgente aux fausses vérités et à la partialité des jugements. Car face à l’ horreur de la guerre à Gaza, on peine à trouver les mots. Non seulement pour en décrire les horreurs, mais aussi pour en donner une caractérisation, pour en définir sa nature même. Pour prendre position au-delà de l’indignation.
° Ainsi, les débats juridiques qui pourraient aboutir à la qualification de génocide sont rejetés d’un revers de main : « (…) Israël, pays né de la Shoah, ne peut pas commettre un génocide.» A ce titre, l’état Hébreu n’est pas soumis aux lois 1internationales.
° Face aux accusations de crimes de guerre, Tsahal répond qu’en toute guerre il y a des dommages collatéraux. Que leurs actions ciblent uniquement terroristes et installations du Hamas.
° L’injonction de qualifier les attaques meurtrières du sept octobre de terroriste, dénoncer leur cruauté, n’est pas suffisant. Il s’agit d’un «pogrom» à inscrire dans les persécutions subies par le peuple juif depuis des siècles, jusqu’à la Shoah.
° Alors que tout est planifié : la destruction des routes, des bâtiments, des écoles, des hôpitaux, des universités, des musées, des monuments et même des cimetières, rasés par les bulldozers ; l’interruption de l’approvisionnement en eau, en électricité, en gaz, en carburant, et d’internet ; le déni d’accès à la nourriture et aux médicaments. Les tirs sur les civils – enfants compris – qui tentent de recevoir le peu d’aide humanitaire.
° Comment comprendre, la rethorique du gouvernement, quand il convoque des références bibliques millénaires : «détruire Amalek» ou «les chariots de Gédéon» et qui a baptisé son arsenal nucléaire : «The Sanson option» .
° Et enfin comment faire face à la «Hasbara» (explication), cette stratégie de communication complexe et controversée qui vise à influencer l’opinion publique mondiale en donnant une image démocratique, libérale, dynamique et justifiant un état d’exception permanent, hors-la-loi du droit international, par nécessité, face au conflit avec les Palestiniens.
° Refaire surgir, dans le contexte de Gaza et de la Cisjordanie, la longue histoire de la colonisation et de l’oppression des Palestiniens depuis 1948, est souvent impossible. De même que l’histoire, les étapes, les acteurs, des mouvements de résistance.
Ce livre qui apporte une profondeur historique à une guerre atroce justifiée à coup de propagande, de désinformation et d’idéologie d’extrême droite., nous permet de comprendre et de nous situer, de prendre position.
Gabriel Maissin
Juillet 2025
- Enzo Traverso, Gaza devant l’histoire, Montréal, Lux éditions, 136 p.
Pour en illustrer toute la portée, en voici quelques extraits :
Exécuteurs et victimes
(…) La réalité, c’est que la destruction de Gaza est l’aboutissement d’un long processus d’oppression et de déracinement. Il y a vingt-deux ans, en août 2002, Edward Said décrivait en ces termes la violence israélienne lors de la seconde Intifada (septembre 2000 – février 2005) [ns] : « Gaza est entouré sur trois côtés d’une barrière électrifiée. Parqués comme des bêtes, les Gazéens ne peuvent plus se déplacer, travailler, vendre leurs fruits et légumes, aller à l’école. Ils sont exposés aux frappes aériennes des avions et hélicoptères israéliens, et aux tirs terrestres des tanks et des mitrailleuses qui les fauchent. Appauvri, affamé, Gaza est un cauchemar humain où chaque petit incident […] se solde par la participation de milliers de soldats dans l’humiliation, la punition, l’affaiblissement intolérable de chaque Palestinien sans distinction d’âge, de sexe ou d’état de santé. On retient les fournitures médicales à la frontière, on tire sur les ambulances ou on les arrête, des centaines de maisons sont démolies et des centaines de milliers d’arbres et de terres agricoles sont détruits dans des actes systématiques de châtiment collectif contre des civils qui, pour la plupart, sont déjà des réfugiés de la destruction par Israël de leur société en 1948. »
Orientalisme
(…) « À côté des déclarations rituelles sur le droit d’Israël à se défendre, personne n’évoque jamais le droit des Palestiniens à résister contre une agression qui dure depuis des décennies, parce que personne ne reconnaît que les Palestiniens ont une histoire. Le trope de la confrontation entre civilisation et barbarie, aujourd’hui explicitement reformulé comme un duel entre démocratie occidentale et terrorisme islamique, a trouvé son expression la plus cynique dans les propos des porte-parole de Tsahal cités par les médias israéliens.
Les barbares du Hamas, disent-ils, tuent des civils et tirent des roquettes à l’aveuglette sur les villes israéliennes dans l’espoir que quelques-unes ne soient pas interceptées et fassent des dégâts. Tsahal, au contraire, incarne le progrès technologique : ses bombes ne sont pas aveugles, mais choisissent leurs cibles à l’aide de l’IA. Selon un ex-officier du renseignement, l’armée israélienne a développé un programme appelé « Habsora » (Évangile) qui sélectionne automatiquement ses cibles et fonctionne comme une « usine d’assassinats de masse ». Comme l’explique un autre officier de Tsahal, « rien n’arrive par hasard. Quand une fillette de trois ans est tuée dans une maison à Gaza, c’est parce que quelqu’un dans l’armée a décidé qu’il n’était pas grave qu’elle meure, que c’était le prix à payer pour atteindre [une autre] cible. Nous ne sommes pas le Hamas. Il ne s’agit pas de roquettes tirées au hasard. Tout est intentionnel. Nous savons exactement combien de dommages collatéraux il y a dans chaque maison ».
(…) Israël vit le jour en 1948, quand le monde entrait dans l’ère de la décolonisation, et le monde arabe, en Palestine comme ailleurs, avait développé une conscience nationale. Son projet consistant à bâtir une société nationale juive sans Arabes, le sionisme se tint toujours en équilibre entre une composante séculière et une composante religieuse.
(…) Ces deux formes de colonialisme, l’une séculière et l’autre religieuse, ont toujours été inextricablement liées au sein du sionisme. Gordon, un des théoriciens du sionisme travailliste, nationaliste juif ukrainien qui s’installa dans la Palestine ottomane en 1904, réunissait dans ses écrits les arguments classiques du colonialisme (la supériorité raciale des Européens sur les Arabes) et ceux de la théologie. En 1921, il se demandait : « Et qu’ont donc ont créé les Arabes tout au long de leur séjour ici ? De telles créations, ne serait-ce que celle de l’Ancien Testament, confèrent un droit indéfectible au peuple juif qui les a créées sur la terre où il les a créées, surtout si le peuple venu après lui n’y a rien créé de semblable ou n’y a rien créé du tout. » Soulignant que ces idées avaient « l’assentiment complet de tous les pères fondateurs », Sternhell conclut que, « de fait, la Bible a été l’argument suprême du sionisme ».
Aujourd’hui, ces deux tendances, séculière et religieuse, se sont coalisées dans un projet théologico-politique qui prend un caractère radical, rédempteur. [ns] Dans ce cadre, le sionisme socialiste des origines a proprement disparu. »
From the River to the Sea
(…) « Après l’annexion de Jérusalem Est, où ont déménagé 220 000 colons, l’installation de 500 000 colons en Cisjordanie et la destruction de Gaza, le scénario des deux États est devenu objectivement impossible. Qui plus est, le gouvernement d’Israël ne veut pas de deux États ; il veut annexer la Cisjordanie et procéder au nettoyage ethnique de Gaza. »
(…) « Alors que peut-on espérer ? Il y a vingt ans, Edward W. Said affirmait qu’un État binational laïque – une république démocratique capable de garantir une totale égalité des droits à ses citoyens juifs comme palestiniens – était la seule voie possible vers la paix. C’est d’ailleurs le sens du slogan From the river to the sea, Palestine will be free – avec ses variantes From the river to the sea, we demand equality et From the river to the sea, everyone must be free – que la plupart des médias s’obstinent à qualifier d’antisémite, reprenant une accusation qui remonte aux années de la guerre de Kippour [1973], lorsque l’Anti-Defamation League du B’nai B’rith s’est mise à dénoncer un nouvel antisémitisme à gauche de l’échiquier politique. »
(…) En 1950, au lendemain de la première guerre israélo-arabe, Arendt écrivait que la principale tragédie provoquée par ce conflit était « la création d’une nouvelle catégorie d’apatrides, les réfugiés arabes ». Loin d’assurer sa sécurité, la victoire d’Israël avait jeté les prémisses d’une crise permanente.
Bio-bibliograhie
Enzo Traverso, né le 14 octobre 1957, est un historien italien, actuellement professeur à l’université Cornell aux États-Unis et à l’université de Picardie. Il a aussi enseigné à l’Université Paris-VIII et à l’EHESS (Paris). Il a été professeur invité : Université libre de Berlin, Université libre de Bruxelles, Université de Venise, mais aussi en Espagne, Au Mexique, …
Il est spécialiste de la philosophie juive allemande, des totalitarismes, du nazisme, de l’antisémitisme et des deux guerres mondiales.
Il analyse les parallèles entre nazisme et stalinisme. Il est attentif aux cycles historiques : Europe entre 1914 et 1945, Révolution française et époque napoléonienne, guerre de Trente Ans. Ses réflexions portent sur la culture de la guerre, le carnavalesque des conflits, la violence faite aux populations.
Quelques ouvrages :
– Les marxistes et la question juive. Histoire d’un débat 1843-1943, préface de Pierre Vidal-Naquet, Paris, PEC-La Brèche, 1990
– La violence nazie. Une généalogie européenne, Paris, La Fabrique, 2002
– Le passé, modes d’emploi. Histoire, mémoire, politique, Paris, La Fabrique, 2005
– La fin de la modernité juive Histoire d’un tournant conservateur, Paris, La Découverte, 2013.
– Mélancolie de gauche : La force d’une tradition cachée (XIXe – XXIe siècle), Paris, La Découverte, 2016
– Révolution : une histoire culturelle, Paris, La Découverte, 2022
– Le totalitarisme. Le XXe siècle en débat, (éd. Enzo Traverso), Paris, Seuil, 2001, 928 p
– La fin de la modernité juive Histoire d’un tournant conservateur, Paris, La Découverte, 2013.
– De l’anticommunisme : l’histoire du XXe siècle relue par Nolte, Furet et Courtois, sur Cairn.info, 27 p. [PDF]